Florence Noël

L’hôte venu du futur d’Anna Akhmatova

In Uncategorized on septembre 13, 2020 at 9:47

Superbe couverture de ce recueil aux éditions « Interférences »

C’est par ce recueil paru aux éditions « Interférences » que j’aborde l’écriture de cette figure féminine poétique russe remarquable dans la littérature de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. La couverture du recueil reproduisant une gravure sur bois anonyme d’un paysage constellé d’astres, est en soi une invitation à ouvrir l’ouvrage. On plonge par ce choix de texte dans un moment unique et crucial de la vie d’Anna Akhmotova. Fin de la seconde guerre mondiale, dans un Léningrad dévasté qu’elle retrouve, après avoir vécu plus de vingt ans dans l’isolement des influences européennes, vécu l’exécution de son premier mari, la déportation de son fils, la mort et l’éloignement de ses meilleurs amis écrivains et l’isolement littéraire…. elle va rencontrer durant l’automne et l’hiver un homme, un européen, Isaiah Berlin, anglais d’origine Russe. Cinq rencontres, cinq nuits de conversations, d’échanges intenses, dont elle accorde d’emblée une portée magique, presque cosmique. Cet acmée, que semble-t-il elle a attendu toute sa vie (Ayant été dans ce début de XXe siècle l’égérie de l’acméisme ce mouvement poétique russe aspire à l’unité indivisible de la Terre et de l’homme). L’hôte venu du futur, c’est cet homme. Car Anna Akhmatova ne se remettra jamais de cette alliance, seule exception dans un monde d’oppression, de surveillance et de mort auquel elle s’est condamnée en refusant de partir en exil suite à la Révolution de 1917. La préface plante le contexte, le décor, énonce les clés de lecture de ces rares poèmes subsistants (beaucoup de cahiers furent brûlés par Anna dans les années 50 par peur d’une nouvelle répression envers son fils Liova). S’ensuit quatre très courts recueils, échelonnés entre 1946 et 1963, évoquant la rencontre, puis la non-rencontre en des vers tendus, romantiques, radicaux, tragiques.

J’ai regretté la qualité inégale des traductions de Sophie Benech (traduire des poèmes est une entreprise toujours très périlleuse). Certes, je ne parle pas le russe, ni ne le lis et n’ai pu comparer les textes originaux reproduits en cyrillique dans le recueil. Mais si certains textes traduits exercent encore, malgré leur décalque en français, une grande musicalité, intensité et beauté reflet de la personnalité de son autrice, d’autres manquent de rythme, multiplient les rimes faibles et les images émoussées, les formulations plus laborieuses. Il reste aussi quelques coquilles malheureuses (fautes d’orthographe). Malgré tout, le mystère qui se dégage de cette rencontre, les traces qui irradient la vie de cette femme au destin tragique et cette conviction qui l’a habitée jusqu’à la fin d’avoir, par ces rencontres, contribué au bouleversement du monde en son entier, font de ce livre une lecture que je conseille.

« Nous ne respirions pas de pavots endormants,
Et notre faute nous est inconnue.
Sous quelles étoiles, quelles constellations,
Pour notre malheur sommes-nous apparus ?
Et quelle ténébreuse potion
Nous servi cette nuit de janvier ?
Et quelle invisible embrasement nous a donc
Fait perdre la tête jusqu’à l’aube ?

11 janvier 1946« 

Lou Sarabadzic, Portait du bon goût en individu ma foi plutôt aimable

In Uncategorized on mai 5, 2020 at 2:56

Lou Sarabadzic, Portait du bon goût en individu ma foi plutôt aimable, ed. le Chat Polaire, 2019

Il y a à l’origine de ce recueil, à n’en point douter, une idée de génie, une fulgurance, une vision peut-être… Lou Sarabadzic (quel nom d’autrice qui claque et chante !) a dû, me dis-je, voir apparaître un personnage à la mise bien faite et aux paroles ainsi qu’aux postures parfaitement ajustées : l’incarnation même du « bon goût ». Elle s’est avancée à sa rencontre, ils ont devisé quelque peu, Lou a été subjuguée par ce charme, « désuet », et cette modernité « intemporelle » et tout au constat de l’écart qui la séparait tant soit peu de ce modèle, elle s’est mise en tête de tirer le portrait de cet « individu ma fois plutôt aimable ».

Et c’est un régal. Un bijou de bout en bout. Rien ne dépasse, rien ne dépare qui pourrait trahir son sujet. Grâce aux extraordinaires illustrations de Max de Radiguès, le contenu de petits versets d’un élégant poids de trois à six vers prend régulièrement forme sous les traits d’un dandy en costume trois pièces caricaturé avec une pondération de « bon ton ».

C’est un recueil d’humour fin, parfaitement admis dans les critères de ce « bon goût » chez qui il est bien certain qu’elle provoquera un rire partagé car

« Le bon goût
Se réjouit régulièrement
A plusieurs

Pourrait se targuer
(ne se targue jamais)
D’un parfait volume de rire »

Le sourire flotte sur nos lèvres tandis qu’à chaque page, on se voit ou l’on voit un voisin, un collègue, un parent. Car le bon goût, s’il est discrètement répandu parmi les humains, marque néanmoins les esprits. C’est un caractère tempéré, irréprochable et dont l’éducation n’est pas que d’apparence. En effet, « Le Bon goût/ Défend avec passion / Le droit au mauvais goût ».

Pourtant, et c’est là que l’on soupçonne Lou Sarabazic de nous parler un peu d’elle-même avec autodérision, le Bon goût est un esthète. Qui a ses pudeurs ainsi « Le bon goût / doit bien faire la poussière / Mais ne le dit jamais ».

Le bon goût est aussi un philosophe. Lequel en ces temps d’isolement volontairement contraint (utiliserait-il, ce bon goût, le laid mot de confinement ?) aurait beaucoup à nous suggérer, car « Le bon goût/ N’embrasse pas la solitude / De son plein gré // Mais sait la vivre / Avec grâce ».

Oui en ces temps où l’ère néolibérale de l’« Avant » se déconstruit pour des « Après » qu’on voudrait chanter, le bon goût, lui « Ne construit pas une utopie // Accepte avec résilience / Les limites de l’humain ».

Le Bon goût, on l’aura compris, ne fait pas de vague, mais son portrait, lui, nous secoue quelque fois d’un rire franc tant Lou Sarabadzic nous le dépeint avec pertinence et art de l’ellipse :

« Le bon goût
Sourit

Lui »

Voilà un recueil aussi intemporel que son sujet, inépuisable, réjouissant, et parfaitement inutile, comme toute les bonnes choses de la vie. J’avoue, il m’a même réconcilié avec une ou l’autre facette de moi-même :

« Le bon goût
Même de nuit
Ne porte pas conseil

Philosophe
Respecte trop la liberté
Pour en priver autrui »

En ces temps outranciers, de politique sagouines et de de traitement souvent grossier des faits, il est bon, je pense, d’ancrer son self contrôle dans de tels manuels de bienséances agrémenté d’un pincée de sel.

Le monde, ma foi, ne devrait pas s’en porter moins bien.

Florence Noël

Lettre à Christophe Bregaint sur sa « Route de Nuit »

In Recueils poésie, Uncategorized on juillet 5, 2016 at 8:18

Cher Christophe,

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Je n’aurais pas eu l’occasion de te rencontrer sur le projet de l’anthologie « Dehors, un recueil sans abri » qu’il est fort probable que j’aurais tout de même acheté ton recueil paru aux éditions « La Dragonne », menée avec passion et un goût constant tant sur le fond que sur la forme par Olivier Lebrun. C’est un éditeur qui longtemps est venu proposer ses livres à la Foire du Livre de Bruxelles et même si ce n’est, hélas, plus le cas, avec qui j’ai lié une relation de cliente fidèle et toujours heureuse de ses choix.

Un des plaisirs du poète doit être, je le pense, de tenir en main l’objet qui fait exister son monde intérieur comme offrande au monde extérieur. Un des plaisirs du lecteur, est de rencontrer ce paysage intime dans un écrin qui le porte et y introduit tout en subtilité et justesse. Tu comprendras donc mon enthousiasme quand j’ai appris que ton premier recueil « Route de nuit » paraissait à La Dragonne. Avec un tel titre, au parfum de macadam et de route 66, de blues déchirant et de folk-rock indépendant étasunien, la couverture n’existait pas que je m’en préfigurais déjà un avant-goût. Lorsque j’eu l’ouvrage en main, elle ne m’a pas déçue. Une photographie au grain flou, anthracite d’un drugstore ou d’un motel la chapeaute ; « Route de nuit » la souligne en lettres pourpres sur papier crème texturé. Alliance de classe et de mystère.

Voilà bien deux mots qui résumeraient ce long road-song : la classe et le mystère. Certes, la géographie physique en est très restreinte, constituée de toutes sortes de routes, de carrefours, de parkings et de lieux inhabités de nuit. Un mot cependant résume tous ces lieux : « le lointain », c’est une géographie de prospection, de projection, jamais d’immobilisme. Au centre, plantée dans l’âme, le trouble premier : « Nous sommes riverains/ Du vent (…) Quels habitants sommes-nous ».

Certes, ce qui rassemble aussi est le style pesé de ces textes, quinze lignes maximum, sans fioriture, brossé avec des mots usuels, hachés par des retours à la ligne mis pour soustraire le chant à un rythme trop coulé. Ainsi la lecture reproduit des halètements, le souffle désordonné de celui qui n’est guidé par nulle évidence, qui recherche la voie qui le met en question, la proximité de ce qui l’étourdit et qui le sonne. Mais ta géographie interne, elle, dessine « une carte du Diable » exempte de brasier, mais au contraire détrempée d’une pluie englobante : « une cartographie du naufrage ». Car il y a un « avant », et son lendemain est sans enchantement. Il n’est pourtant pas néant, car il est vaste, il est multiple, et il a « un parfum », « il piétine d’impatience/Dans son fourreau électrique », il impose « Un autre pèlerinage/ Dans la crainte », une initiation à l’oubli.

La tentation des trop nombreuses références, de romans noirs, en road-movies, de récits post-apocalyptiques en rengaines folk-rock risquerait d’inscrire pour l’y circonscrire cette suite dans le seul genre de la « poésie noire ». Il faut cependant comprendre que la ténèbre apparaît ici comme la toile épurée de brouhaha où peut s’exprimer ton intelligence du monde, l’énigme qu’il te pose, entre « perdition » et « chimère ». Tonalité de spleen, « nomadisme » dirait la quatrième de couverture, parce qu’errance serait  la touche noire de trop. Mouvance sur le liseré de l’émotion. Mais sans poigner le cœur, plutôt en le fissurant. Car ce monde est fractal,  la route s’efface à l’aune d’une autre, il surgit, de poème en poème, « éclaté » ,« fractionné », « désaccordé », « désagrégé », « disloqué », déchiré » ; écorché », « dévasté », « dévoré » même où « épuisé » on « s’échoue » au terme d’un jour pont vers une autre nuit où errer, parmi les « ruines », les « illusions » et la « désolation ». Il ne s’agit pas ici d’humeur ou de la déprime en perte d’égo. Mais d’une quête frottée au revers noir du monde, obstinée, confinant ainsi à l’exploration et à l’épiphanie de l’obscur : « Plus loin/ Au-devant/ Du silence// Retrouverons-nous/ Le chant d’un possible ? »

J’ai senti l’invitation à rentrer dans tes vers pressée d’incertitude, aussi tes sentences sont-elles toujours des annulations : nul, pas de, ni, ne, désormais, non…. égrènes-tu. Et tes lueurs ne sont que des interrogations ontologiques : « Que reste-t-il à atteindre ? » te demandes-tu ainsi… La « liberté », réponds-tu, rester « debout/ Face aux ombres/ En mouvement » renchéris-tu plus loin, emporter « Une parcelle du panorama/Pour nourrir nos yeux / (…) En cas de tourmente » suggères-tu avant d’allumer la lueur de l’homme sauf : « Finirons-nous / Par étirer l’horizon ? ».

Oui, ton recueil nous ouvre la vaste plaine du sombre à parcourir en tous sens, la crainte en moins : c’est un lieu à dire, un lieu à l’esthétique salvatrice, un lieu où oubli et mémoire, passé et futur conjuguent une éternité sans entraves à défaut d’être réjouissante. Un mystère à explorer, celui de l’âme qui se nourrit en se dévorant.

D’autres lectures, cher Christophe, de ce recueil nocturne ou de ceux à venir, viendront j’en suis sûre, à point aux heures incertaines,

A te relire donc,

 

Florence Noël      

Christophe Bregaint, Route de nuit,  Editions La Dragonne, 2015

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Extraits choisis