Florence Noël

Menu alternatif de Francis Dannemark, entre septembre et l’éternité.

In Recueils poésie, Romans on février 19, 2010 at 9:44

Sous mes yeux, deux livres de l’auteur belge Francis Dannemark. Deux livres fort différents, à priori, l’un de l’autre. « L’homme de septembre », un petit roman dans une nouvelle collection, « Carnets littéraires » dont la présentation vaut à elle seul l’intérêt des lecteurs. Et un recueil de poésies, « Une fraction d’éternité », agrémentées de courtes proses mettant « en situation » les textes en vers libres. L’occasion d’explorer deux facettes intimes d’une même personne.

Francis Dannemark, je ne connaissais pas. J’aborde la littérature par sursaut boulimique. Un auteur est « tasté », si le cru est bon, alors j’achète quelques boîtes de bouteilles en stock et tous les millésimes à venir 😉
L’heure est venue, me dis-je de goûter à cet auteur et quelle meilleure manière de procéder par une double approche ?

Petits livres, ils sont lus l’un à l’aller du métro, l’autre au retour. Deux semaines et quelques poussières de jours après, que me reste-t-il d’eux ? Des impressions, des ambiances, une atmosphère. Il est des auteurs, ainsi qui valent par ce qu’ils instillent. Dannemarck en fait partie.

Un roman d’été hors des sentiers battus

Peu de ressort à l’imaginaire, une littérature de la simplicité et du réel. Le roman, l’homme de septembre, se passe, à contrario du titre, en pleine canicule d’été. La torpeur est le principal invité de ce livre. Le prétexte à une parenthèse de vie, une lenteur voulue comme une chrysalide dont sortira changé le narrateur. Le héros ? Un éditeur d’âge moyen, en transit sentimental, en faillite annoncé de son entreprise, en séparation pour les vacances d’avec sa fille chérie, en doute sur sa capacité d’auteur. Un homme en pré-dépression, qui montre tous les signes d’une descente vers l’enfer dont les écrasantes ardeurs de l’été lui donne un reflet réaliste. Le cadre ? une maison d’ami à garder durant leur vacances avec une contrainte vespérale : arroser les végétaux et nourrir les animaux. La trame ? Rien, ou presque, un changement d’état subtil entre un homme qui descend et un homme qui remonte. Entre les deux ? La rencontre d’un voisin d’abord, Charles, retraité, éternel amoureux d’une cantatrice, marié à une femme pianiste hospitalisée pour quelques jours. Un homme accueillant et sage, habitant de l’autre côté d’un bosquet impénétrable, au bout d’un sentier initiatique où le narrateur se perd et que la musique et un chien, ( un ange ?) viennent guider à chaque fois. Une jeune femme ensuite, elle aussi en balance de vie, de passage dans le coin, dont l’auteur fera le portrait sur commande, renouant avec lui-même malgré lui. Histoire d’amour escamotée du récit dont on comprend qu’elle ne devait pas être racontée mais suggérée comme un élément parmi d’autres à ce salutaire répit où l’homme d’août se redécouvre.

« Dans le très léger murmure du jardin endormi, il repensa à ce que Charles savait de lui, à la « photo » de sa vie. Il y manquait le plus important : mille moments indicibles de bonheur à l’état pur. Il le luit dit et Charles fit oui de la tête et malgré l’obscurité, il vit son sourire. C’était l’heure d’aller dormir. Charles Brughman lui demanda s’il voulait que le chien l’accompagne, pour éviter qu’il se perde dans le labyrinthe. Ainsi retrouva-t-il la maison »

Le voisin et son entourage viennent d’en dehors du temps extirper cet homme de sa torpeur morale, de ce marais stupéfié qui l’ankylosait de tout désir. Il repartira en homme de septembre, différent, homme d’une autre saison, d’un autre livre.

L’homme de septembre est écrit sans éclat mais avec justesse, dans une intelligente et esthétique présentation qui mêle exergue de citations extraites du texte, dessins en filigrane et illustrations de Chris de Beker et photos de yves Fonck . La curiosité est aiguisée pour mieux connaître l’auteur qui a visiblement autre chose à dire que de grands messages. Des choses aussi simples que le cours des jours. Que l’épaisseur réelle d’un homme, son poids de vie et de choix.

Regret peut-être que ce goût de trop peu. Minimalisme de la trame, des effets, minimalisme aussi du sens généré. Un récit juste mais trop peu marquant à mon goût.

Un recueil recto-verso

Paru aux éditions « Le Castor Astral » (colection « Escale du Nord » ), « Une fraction d’éternité » ose aborder la poésie avec un manuel intégré. C’est rare, Ca vaut la peine d’être signalé. Souvent la poésie est livrée crue aux lecteurs. On ne sait rien du contexte d’écriture ( à défaut de quelques indications biographiques, l’intime nous restera toujours inconnu), il faut deviner et souvent faire une route différentes. Ce n’est pas grave, toute lecture est génératrice de sens. Mais c’est parfois perdre la saveur d’un texte plutôt que se perdre soi.

Démarche intéressante car elle pourrait réconcilier d’aucuns avec la poésie souvent peu populaire. Page impaire : la prose courte où l’auteur parle « je », journal fragmentaire mais révélateur d’une pensée. Page paire : le déroulement des vers libres et le surgissement d’images, de rythmes, de couleurs. Pas d’unité entre ces textes semble-t-il glanés de ci de là. Souvent titrés, toujours sans suite. Fractions d’éternité.

On y côtoie des perles cueillies parmi les petites proses dont une que je retranscris pour sa justesse qui a rencontré mon sentiment :

« J’ai souvent l’impression que nous sommes gênés ou blessés par certains défauts d’autrui que dans la mesure où nous avons les mêmes. (…) Pour parler des gens, pour écrire à leur propos, et c’est vrai pour soi-même aussi, il faut accepter d’être injuste – et essayer de ne pas l’être trop »

Alors il me faut être injuste : parlons des pages paires. Sans doute la poésie qui me fait vibrer habituellement est autre que celle-ci, et je ne peux me déclarer emballée. Pourtant, il est des accents, parmi ces quelques textes et comptines sans prétention, qui écartent des ombres ou en révèlent sans trop en ajouter. Des textes tantôt nostalgiques lorsqu’ils touchent aux relations humaines, tantôt courtoisement révoltés à l’encontre d’un monde de sang, de profit et de feu. Un petit goût de pas assez creusé. Mais, c’est vrai, comment ne pas aimer ce tout simple texte qui a raison en nous

Le chien qui parle

C’est un peu agaçant, disait-elle :
tu as encore, tu as toujours
raison. Et je disais non, non mais
j’aimerais bien avoir tort plus souvent,
car avoir raison, ça veut dire simplement
qu’on a vu venir de loin
quelque chose que les autres n’ont pas vu
et qu’on est resté seul, longtemps seul,
comme le chien qui a senti de loin
le retrour du voyageur,
comme l’enfant qui comprend parfois
ce que dit le chien.

Oui, derrière cette évidente simplicité de la forme, derrière ces amusantes comptines qui jouent sur les mots (« Je bois du thym, je teins du bois ; c’est si proche et pourtant/pas vraiment la même chose. J’offre des roses, je prends des poses/C’est si proche et pourtant/… »), derrière la révolte puisant dans le puits non encore refermé de nos quinze ans (« C’était des jours en forme de fourchettes sans dents, en forme de mensonges affichés, c’étaient des jours en forme de fête permanente et de folie meurtrière, en forme de 100% en forme, de vitesse pure et dure, en forme de fermeture pour cause de fatigue fébrile et de désespoir »), derrrière tout cela, il y a une nudité qu’on admire, un dénuement plutôt, dans les effets, un cœur qui ose parler sans apprêt qui par là touche et nous offre souvent, très souvent, comme dans ses proses, une formule qui nous cueille un peu pantois. De ces fractions d’éternité (titre d’un des textes) j’aurais plutôt choisi le « menu alternatif » pour titrer le recueil… ; beaucoup des ingrédients de cette plume y sont présents: humour, tendresse, critique, intelligence et sensibilité fine. Je vous laisse sur cette recette d’un auteur marginal à découvrir en toute douceur :

Menu alternatif


Au rayon des certitudes, dit le boucher,
il y a la viande, rien que la viande,
belle mais froide au toucher.

Je serais vous, ajoute la bouchère,
j’irais voir au rayon des incertitudes,
on n’y trouve que de l’incertain, d’habitude,
mais ça vit, et c’est doux sous la main.


les livres présentés :

L’homme de septembre, édition estuaire, collection « carnets littéraires », 2005

Une fraction d’éternité, édition le castor Astral, 2005

Cet article est paru dans le site francopolis

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