Florence Noël

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Lettre à Christophe Bregaint sur sa « Route de Nuit »

In Recueils poésie, Uncategorized on juillet 5, 2016 at 8:18

Cher Christophe,

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Je n’aurais pas eu l’occasion de te rencontrer sur le projet de l’anthologie « Dehors, un recueil sans abri » qu’il est fort probable que j’aurais tout de même acheté ton recueil paru aux éditions « La Dragonne », menée avec passion et un goût constant tant sur le fond que sur la forme par Olivier Lebrun. C’est un éditeur qui longtemps est venu proposer ses livres à la Foire du Livre de Bruxelles et même si ce n’est, hélas, plus le cas, avec qui j’ai lié une relation de cliente fidèle et toujours heureuse de ses choix.

Un des plaisirs du poète doit être, je le pense, de tenir en main l’objet qui fait exister son monde intérieur comme offrande au monde extérieur. Un des plaisirs du lecteur, est de rencontrer ce paysage intime dans un écrin qui le porte et y introduit tout en subtilité et justesse. Tu comprendras donc mon enthousiasme quand j’ai appris que ton premier recueil « Route de nuit » paraissait à La Dragonne. Avec un tel titre, au parfum de macadam et de route 66, de blues déchirant et de folk-rock indépendant étasunien, la couverture n’existait pas que je m’en préfigurais déjà un avant-goût. Lorsque j’eu l’ouvrage en main, elle ne m’a pas déçue. Une photographie au grain flou, anthracite d’un drugstore ou d’un motel la chapeaute ; « Route de nuit » la souligne en lettres pourpres sur papier crème texturé. Alliance de classe et de mystère.

Voilà bien deux mots qui résumeraient ce long road-song : la classe et le mystère. Certes, la géographie physique en est très restreinte, constituée de toutes sortes de routes, de carrefours, de parkings et de lieux inhabités de nuit. Un mot cependant résume tous ces lieux : « le lointain », c’est une géographie de prospection, de projection, jamais d’immobilisme. Au centre, plantée dans l’âme, le trouble premier : « Nous sommes riverains/ Du vent (…) Quels habitants sommes-nous ».

Certes, ce qui rassemble aussi est le style pesé de ces textes, quinze lignes maximum, sans fioriture, brossé avec des mots usuels, hachés par des retours à la ligne mis pour soustraire le chant à un rythme trop coulé. Ainsi la lecture reproduit des halètements, le souffle désordonné de celui qui n’est guidé par nulle évidence, qui recherche la voie qui le met en question, la proximité de ce qui l’étourdit et qui le sonne. Mais ta géographie interne, elle, dessine « une carte du Diable » exempte de brasier, mais au contraire détrempée d’une pluie englobante : « une cartographie du naufrage ». Car il y a un « avant », et son lendemain est sans enchantement. Il n’est pourtant pas néant, car il est vaste, il est multiple, et il a « un parfum », « il piétine d’impatience/Dans son fourreau électrique », il impose « Un autre pèlerinage/ Dans la crainte », une initiation à l’oubli.

La tentation des trop nombreuses références, de romans noirs, en road-movies, de récits post-apocalyptiques en rengaines folk-rock risquerait d’inscrire pour l’y circonscrire cette suite dans le seul genre de la « poésie noire ». Il faut cependant comprendre que la ténèbre apparaît ici comme la toile épurée de brouhaha où peut s’exprimer ton intelligence du monde, l’énigme qu’il te pose, entre « perdition » et « chimère ». Tonalité de spleen, « nomadisme » dirait la quatrième de couverture, parce qu’errance serait  la touche noire de trop. Mouvance sur le liseré de l’émotion. Mais sans poigner le cœur, plutôt en le fissurant. Car ce monde est fractal,  la route s’efface à l’aune d’une autre, il surgit, de poème en poème, « éclaté » ,« fractionné », « désaccordé », « désagrégé », « disloqué », déchiré » ; écorché », « dévasté », « dévoré » même où « épuisé » on « s’échoue » au terme d’un jour pont vers une autre nuit où errer, parmi les « ruines », les « illusions » et la « désolation ». Il ne s’agit pas ici d’humeur ou de la déprime en perte d’égo. Mais d’une quête frottée au revers noir du monde, obstinée, confinant ainsi à l’exploration et à l’épiphanie de l’obscur : « Plus loin/ Au-devant/ Du silence// Retrouverons-nous/ Le chant d’un possible ? »

J’ai senti l’invitation à rentrer dans tes vers pressée d’incertitude, aussi tes sentences sont-elles toujours des annulations : nul, pas de, ni, ne, désormais, non…. égrènes-tu. Et tes lueurs ne sont que des interrogations ontologiques : « Que reste-t-il à atteindre ? » te demandes-tu ainsi… La « liberté », réponds-tu, rester « debout/ Face aux ombres/ En mouvement » renchéris-tu plus loin, emporter « Une parcelle du panorama/Pour nourrir nos yeux / (…) En cas de tourmente » suggères-tu avant d’allumer la lueur de l’homme sauf : « Finirons-nous / Par étirer l’horizon ? ».

Oui, ton recueil nous ouvre la vaste plaine du sombre à parcourir en tous sens, la crainte en moins : c’est un lieu à dire, un lieu à l’esthétique salvatrice, un lieu où oubli et mémoire, passé et futur conjuguent une éternité sans entraves à défaut d’être réjouissante. Un mystère à explorer, celui de l’âme qui se nourrit en se dévorant.

D’autres lectures, cher Christophe, de ce recueil nocturne ou de ceux à venir, viendront j’en suis sûre, à point aux heures incertaines,

A te relire donc,

 

Florence Noël      

Christophe Bregaint, Route de nuit,  Editions La Dragonne, 2015

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Extraits choisis

 

 

Jean-Claude Tardif , Compagnon du quotidien…

In Recueils poésie, Uncategorized on février 15, 2010 at 3:51


A propos d’un recueil de Jean-Claude Tardif, « L’homme de peu », aux éditions La Dragonne, 2002


Je vis les écritures comme des rencontres, intimes, délectables inévitablement. J’aime ingérer avec lenteur et jubilation les mots qui trouvent un véritable écho en moi. Peut-être est-ce pour cela que je cherche sans cesse et trouve si peu souvent. Ca demande d’aller à l’encontre de tout ce qu’on s’est laissé apprendre : le temps le mieux vécu est le temps qui passe le plus lentement, celui dont on peut détailler chaque parcelle de seconde comme l’étendue d’une fête, et en évoquer avec émotion, bien plus tard, l’interminable intensité.
Pour cela peut-être nous faut-il être tout simplement humble face au merveilleux. Ou bien une femme, un homme de peu…

« Pour retenir le quotidien
comme un fruit dans le compotier
il a en héritage
les gestes lents de la vie
qu’il enferme le soir
dans sa montre à gousset
et des mots aux parfums de draps mouillés
qu’il lustre comme des vêtements de travail,
par esprit de compagnonnage ».

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